André BENN par Franz Van Cauwenbergh et Eric Vermeulen

Quel est le point commun entre Tom Applepie, Mic Mac Adam, Monsieur Cauchemar, Elmer et Moi, Woogee? Un homme attachant, affable, minutieux et surtout discret, André Beniest, dit Benn. Alors qu'il travaille enfin sur une série qui lui plaît et qui nous plaît, il nous a semblé bon de l'arrêter un instant pour évoquer avec lui une carrière déjà longue.

RÊVE-EN-BULLES : Comment êtes-vous venu à la BD ?

André BENN : D'une manière assez hasardeuse au départ. En fait, j'étais un très bon élève avant que le virus du dessin ne s'empare de moi. Un jour, par simple amusement, j'ai entrepris de recopier une petite planche de BD, extraite des aventures du cow-boy Tex Tone. J'étais finalement agréablement surpris du résultat et pris conscience de certaines capacités graphiques. A partir de ce moment, le dessin prit de plus en plus d'importance dans ma vie, finissant même par reléguer mes études au second plan. Ma famille souhaitait pourtant que j'obtienne un diplôme avant de me lancer dans l'incertaine aventure du graphisme.

Une fois ledit diplôme décroché, j'ai enfin pu suivre des cours à l'Académie de Bruxelles. Durant la même période, j'ai abouti au studio Peyo. Celui-ci m'avait découvert via quelques mini-récits et planches à gags publiés dans Junior,  journal complémentaire à Tintin. C'est aussi dans cette revue que j'ai créé ma première série : Sam et Tibond.

Après avoir dessiné de multiples Schtroumpfs, j'ai rencontré Deligne, le créateur de la revue Curiosity, qui me demanda de dessiner « Le Fantôme de Géronimo », en style réaliste. Je m'y suis attelé sans grande illusion. Bien que Tillieux me rassura à ce sujet, je ne me sentis pas à l'aise dans cette manière de dessiner et finissais par tout déchirer. Deligne accepta finalement que je dessine Yves Boréal. C'était en 1972.

REB : Vous avez tout de même travaillé un certain temps aux éditions du Lombard...

BENN: Oui, en créant la série Sam et Tibond et en illustrant énormément de jeux. Ensuite, j'ai créé Tom Applepie que Vicq consentit à scénariser. Malheureusement pour moi, malgré la grande estime que je voue à Vicq, ce n'est pas la meilleure chose qu'il ait faite. Il arrivait en fin de carrière et avait d'autres soucis. Je voulait traiter l'épopée de l'indépendance des Etats-Unis, mais Vicq a finalement orienté la série vers un monde de pirates. J'ai fini par ne plus très bien sentir mes personnages.

L'Editeur, lui, appréciait, car je restais un des seuls du journal à travailler pour un public de 7 ans. Or, il est important d'intéresser les enfants, car ce sont eux qui en évoluant et en grandissant achèteront les albums d'auteurs adultes à qui les prix sont décernés. Il faut rendre hommage aux dessinateurs « jeune public » qui sont souvent sous-estimés. Ils restent un maillon important de la chaîne.

Pour en revenir à Vicq, c'était un homme marginal, à l'imagination débordante, mais qui ne s'est jamais soucié de sa réputation ou d'une quelconque gloire. Il aurait pu le revendiquer au nom de son talent.

REB : Comment s'est effectué votre passage chez Dupuis ?

BENN: Au Lombard, j'ai rencontré Desberg. Nous débutions, Vicq s'essoufflait... Je lui ai fait part de mon désarroi et ai proposé à Stephen de continuer Tom Applepie. Comme cela traînait quelque peu, j'ai fini par imaginer Mic Mac Adam, qui plut à Desberg.

REB : C'est donc bien vous qui avez eu l'idée de départ ?

BENN: Oui. Il est né de mon goût pour la littérature policière et de mystère. J'adore Dickson Carr, Conan Doyle, Edgar Poe... Par contre, il n'y a aucune influence de Jean Ray et de son personnage Harry Dickson. A vrai dire, je n'accroche pas à son style d'écriture, même s'il a de superbes idées comme j'ai pu le découvrir.

REB : Vous vous dites influencé par cette littérature, et malgré tout, c'est Desberg qui fournit le scénario. Aviez-vous un lien commun d'écriture ?

BENN: Non. Toutes les idées de départ émanent de Stephen. Une de ses forces est justement d'avoir beaucoup d'idées. Il n'en tirait pas toujours le maximum de parti, à l'époque du moins, mais a créé de petits chef d'oeuvre, tel « Le Tyran de Midnight Cross », que j'adore. Les mérites de Desberg ne s'arrêtent pas là. Nous avons visité Londres, et plus spécifiquement ses quartiers sordides, afin de nous imprégner le mieux possible de l'esprit de la série. A ce moment, l'inspiration surgit tout naturellement. Stephen connaissait déjà tous les lieux utiles pour obtenir la documentation nécessaire. Il m'a fait gagner un temps précieux. Les Anglais sont très conservateurs et il est très aisé de récolter ce que l'on recherche. C'est nettement moins évident aux Etats-Unis.

REB : Mais quand on analyse les résultats qu'obtenait la série au référendum, pourquoi donc son passage chez Fleurus, puis son arrêt ?

BENN: Certaines personnes ne nous appréciaient pas trop à la rédaction. On nous sabotait tantôt en espaçant beaucoup trop la sortie des albums (une attente de 3 ans pour le second tome), tantôt en nous suggérant de changer de style.

En fait, l'originalité de la série était d'avoir un style graphique appartenant à l'école de Marcinelle, mais l'histoire était plutôt morbide. Après nos prépublications dans le journal de Spirou, jamais nous n'avons reçu un courrier de parents choqués par cette violence. C'était pourtant la raison évoquée quant à l'hésitation de nous éditer en album. On nous suggéra donc de nous orienter vers un style plus réaliste. Trois histoires sont parues ainsi dans le journal, mais j'ai fini par gratter les films afin de redessiner les nez ronds lors de la parution en album. On avait tenté de tuer le personnage. Peut-être des auteurs tels Mazel, Maltaite ou Frank ont-ils reçu les mêmes conseils à cette époque. Mais là, je m'avance... Nous sommes passés chez Fleurus, qui nous aimait bien. Malchance... plus tard, la maison fut reprise par le groupe Ampère qui nous remit nos droits. L'aventure était terminée.

REB : Puis vint Monsieur Cauchemar!

BENN: Oui, à l'époque Dupuis, j'avais envie de dessiner ce roman, car j'appréciais énormément son auteur. Philippe Vandooren, le rédacteur de Spirou, trouva l'idée valable mais ne supportait pas l'écrivain que je voulais adapter : Pierre Siniac. Il ma conseillé d'autres romans. Il n'en était pas question et j'ai donc trouvé un accord avec Glénat. J'ai conçu l'album alors que j'avais déjà commencé la dernière aventure de Mic Mac Adam : « Les Cinq Miroirs». Je suis revenu à ce dernier plus tard, car je voulais tout de même finir en beauté avec cette série.

L'album Mr. Cauchemar fut un échec car les éditions ont voulu me laisser la surprise de la maquette. Ils ont cru me faire plaisir et ont fait énormément de coupures et de montages des plus désastreux. Cet album consacrait néanmoins mon style, devenu plus adulte et personnel.

REB : Vous acceptez néanmoins de continuer chez Glénat avec une nouvelle série : « Elmer et moi »...

BENN : Bien sûr. Encore une fois, on ne savait pas trop dans quelle collection m'intégrer, et je suis une nouvelle fois resté isolé, commercialement parlant. Cependant, l'important était de pouvoir m'exprimer comme je le souhaitais. C'est grâce à cette liberté que la maturité est venue, et m'a aidé à créer Woogee.

REB : Cette BD semble s'inspirer d'un film ! (ndlr : Magic de R. Attenborough avec A. Hopkins)

BENN: Je ne fais nullement référence au cinéma. Je connais l'existence d'un film, que je n'ai point vu, où un ventriloque entretient des rapports avec sa marionnette. Ce film tend cependant vers le fantastique, alors que mon histoire est plus psychologique.

REB : Pourquoi situer l'histoire dans Berlin ?

BENN: Le choix du lieu n'avait pas trop d'importance pour le bon déroulement de l'histoire, mais j'ai tenu à situer le récit à Berlin. Ce faisant, je me suis permis un clin d'oeil -sans plus- au film « Cabaret ». De plus, le Berlin de l'époque offrait une ambiance particulière. les spectacles présentés dans les cabarets étaient très influencés par la culture américaine et contrastaient avec l'esprit nazi qui commençait à poindre. Tout cela ne transparaît cependant pas dans le récit.

REB : C'est la première fois que vous écrivez votre propre scénario.

BENN: Je me suis véritablement lancé seul dans le scénario d'un long récit. Mais ce fut sans difficulté majeure, car j'ai déjà été rompu au travail en solitaire, à mes débuts notamment.

REB : Comment est venu le concept de la série Woogee ?

BENN: Etant gamin, je ne disposais pas d'un récepteur de télévision. En revanche, je ne manquais pas d'aller au cinéma plusieurs fois par semaine. Cette grande époque du cinéma m'a marqué. La nostalgie m'aida dans mon inspiration, surtout après la destruction des cinémas de quartier.

REB : Berthet remémore également la période hollywoodienne à travers certaines de ses séquences.

BENN: Effectivement. Nous avons cependant une vision assez différente. Il mélange, interprète, crée son univers. Avec talent, car le lecteur croit sans peine à son ambiance.

Pour ma part, je suis assez fidèle à la reconstitution, à l'authenticité. Mais il est très difficile de tendre vers la stricte réalité, car Los Angeles est une ville en constante mutation. J'utilise énormément de documents sans pour autant noyer le lecteur car finalement, le cinéma est utilisé en toile de fond. Je fais aussi référence à la mafia qui existait à Hollywood et dont peu de monde fait état. Etant mal informé à ce sujet, j'ai quelque peu imaginé, mais j'ai pu par le suite vérifier mes propos à travers divers écrits. J'aime bien créer avant de m'informer. Hollywood est un monde tellement démentiel, que tout ce que l'on peut imaginer, existe bel et bien.

REB : Combien de tomes comportera la série ?

BENN: Je n'en ai aucune idée. Je n'aime pas trop le concept de série. J'ai peur du moment où on ne maîtrise plus son écriture. Il y a des auteurs qui veulent faire un puzzle de 5000 pièces avec une boîte qui n'en contient que 500. A ce moment, le plaisir devient enfer.

Avec cette création, je tiens avant tout à m'amuser. La seule contrainte imposé par l'éditeur est que Woogee doit effectivement reposer sur une série. J'ai tenté de contourner le problème en créant un personnage qui a un fond, une vie à raconter. Mais celle-ci n'est pas encore établie dans mon esprit. J'entrevois énormément de possibilités. Beaucoup de personnes l'entourent et seraient susceptibles d'influencer fortement son existence. C'est une sorte de roman découpé en moments précis. Je n'omettrai pas de faire référence à l'enfance du héros afin de mieux le connaître.

REB : Est-ce le dessin ou l'écriture qui vous prend le plus de temps au niveau de la création ?

BENN: Le dessin malheureusement. Je dis cela car j'adore dessiner bien entendu, mais le temps passe très rapidement, et en faut énormément pour réaliser une planche. Alors que l'esprit fonctionne à la vitesse de la lumière. Je peux repenser mon histoire mille fois en un an mais je ne peux pas redessiner quinze fois la même page sur une journée. Cela fait partie du jeu.

En fait, j'ai deux manières de travailler! Pour Elmer et moi, j'ai inventé l'histoire de A à Z. Je l'ai écrite comme un roman de cinéma, j'ai réalisé les découpages, les prises de vues... tel un script, dans les moindres détails. Une fois terminé, je dessine le tout sans changer quoi que ce soit. Pour Woogee, par contre, j'imagine la trame de l'histoire mais en ayant une vue d'ensemble assez floue. J'en connais le début, la charnière et le dénouement final. Je garde volontairement des zones d'ombre qui ne seront travaillées qu'au moment où je devrai les dessiner. Je laisse une place à l'inconscient pour garder une certaine fraîcheur.

Pour en revenir au fameux « temps », qui régit tout... L'éditeur a bien sûr avancé des bribes de solutions en me suggérant de collaborer avec un scénariste, ou au moins avec un coloriste. Pour ma part, il n'en est pas question, aussi talentueux soient-ils. Ce ne serait plus véritablement André Benn qui s'exprimerait. Une nouvelle fois, c'est une question de choix. Je privilégie mon univers au détriment de la rentabilité. On prétend que je suis plus lent qu'auparavant, alors que je dessine beaucoup plus vite. Mais énormément d'images me causent des difficultés car je tiens absolument à ce qu'elles correspondent à ce que j'imagine. Je ne recherche pas la facilité graphique. Une question de choix, vous dis-je...

Bref parcours dans Rêve-en-Bulles No 10 en mars 1995


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